Peau après peau

J’étais enfant, je lisais Peer Gynt, je m’interrogeais sans cesse sur ces mots-là : être soi-même. Mon père les répétait. Règle d’or. Être soi-même. Je ne comprenais pas : comment faut-il en soi-même creuser pour y trouver soi-même ?
Et longtemps après, m’exerçant à l’art du théâtre, jeune acteur, j’essayais de trouver au fond de moi-même l’émotion, la vérité, le sentiment, la sensation et le sens, en vain. Je creusais profond dans moi-même. Un jour j’ai lu que Stanislavski, le vieux maître en personne, disait au débutant : que cher- chez-vous en vous-même ? Cherchez devant vous dans l’autre qui est en face de vous, car en vous- même il n’y a rien. Alors j’ai compris que ma quête était mauvaise, et qu’elle ne menait nulle part, mais je n’avais toujours pas résolu cette énigme : être soi-même. Et j’ai trouvé, à présent, ce que c’est. Échapper aux simulacres, aux représentations, s’arracher au théâtre que l’on se fait de sa propre vie, aux rôles : l’amoureux, ou le père, ou le patron, le roi, le conquérant, le pauvre, la petite fille ou la prostituée, la devineresse et la grande actrice, tout, tout ce qui nous fait tant rêver depuis notre enfance, dépouiller tout cela, déposer à terre les vêtements imaginaires et courir nu. Ôter les pelures de l’oignon. Il n’y aura rien après la dernière pelure, pas de cœur, et pourtant, le sachant, je m’y acharnerai sans cesse. Échapper aux simulacres ; tu dois le faire, tu y es condamné. Tel est l’inutile travail de Peer Gynt, comme je l’ai vu sur la scène du théâtre […], le retrouvant quarante ans après l’avoir connu dans un livre, qui était mon livre de contes.
 
Antoine Vitez, 31 janvier 1982

Un terrier

Un terrier devient un sujet d’observation fort exaltant quand on le regarde avec les yeux d’Alice.
Celui que j’ai vu ce matin était somptueux, alors je n’ai pas résisté à la tentation de le visiter. J’ai posé le pied sur le seuil d’opaline, poussant doucement la grille dorée. Elle ouvre sur une route, pavée d’un élégant damier de chêne et d’ébène. Levant les yeux, je vois qu’une voûte de lapis Afghan protège l’ouvrage en supportant l’épaisse couche d’humus dans laquelle la route serpente. De chaque côté, de beaux vitraux historiés montrent tour à tour un lapin blanc, un chapelier fou et une reine de cœur en colère. A travers chaque vitrail on peut – si l’on se rapproche suffisamment – observer la vie souterraine : racines et radicelles blanches et épanouies, que les insectes et les vers s’amusent à chatouiller. Tout ce petit monde rit, rit ! Leurs rires planent ! Douce mélodie !
Pour parfaire le tout, un parfumeur de génie a disposé ça et là d’étranges encensoirs qui propagent jusqu’au fond de mon âme, l’odeur exquise du sous-bois.