|10| Cette nuit, j’ai vu mille chevaux

Depuis quelques jours, mon ordinateur s’était changé en cheval de Troie. Je n’osais plus l’allumer. Les matraques policières surgissaient dans mon salon. L’angoisse des soignants, imprégnait les rideaux. La colère des confinés roussissait la surface de mes meubles. Les analyses, les prospectives, les invectives racornissaient les coussins, empoussiéraient la bibliothèque.

Or, cette nuit sans sommeil, j’ai rallumé mon ordinateur.

Et j’ai vu

Arion, porter la sève, faire le printemps, pour que le vivant soit victorieux
Les Cavales du char d’Apollon, annoncer des jours meilleurs, plus libres pour chacune et chacun
Des centaures, se battre pour qu’humains et non humains coopèrent
Des hippocampes, nager dans les eaux limpides de Venise
Hippalectryon, annoncer chaque matin, un jour nouveau chargé de possibles
Pégase, inspirer les poètes.es confiné.es
Xanthe, murmurer à nos oreilles qu’une autre vie est possible
Sleipnir, accompagner nos morts et garder leur mémoire
Árvak et Alsvid, chaque matin, nous rendre le soleil
Hófvarpnir, franchir les océans pour lier les peuples
Hrímfaxi et Skínfaxi, maintenir fidèlement la succession de nos jours et de nos nuits
Grani, soutenir les vrai.es héro.ine.s
Gullfaxi, éclairer nos choix et nos avis
Bäckahäst, nous rappeler le plaisir des pieds nus dans l’eau vive
Helhest, prendre sur lui nos peurs, nos angoisses, nos lâchetés
Schimmelreiter, annoncer la tempête populaire
Alastyn, aiguiser notre esprit critique
Ceffyl dŵr, nous apprendre l’agilité du corps et de l’esprit
Each Uisge, compter les victimes innocentes du capitalisme
Epona, nous rappeler notre puissance individuelle
Bayard, nous relever, prévenir notre chute
Blanque, nous apprendre la générosité sans la soumission
Bian cheval, nous léguant la faculté de s’adapter, de changer
Les montures des Cavaliers de l’apocalypse, annoncer l’effondrement de la société thermo-industrielle
Cheval Gauvin, nous prémunir des fables du discours politique
Un hippogriffe, donner toute leur force à nos mots
Une licorne, repousser le poison de la méfiance et de la peur
Chollima, nous réapprendre l’émerveillement quotidien
Ponkhiraaj, nous enseigner l’art de converser avec les oiseaux
Šemík, entretenir notre don de parole
Sivko-Bourko, repousser nos frontières, ouvrir nos prisons
Al Buraq, cultiver la beauté dans nos vies
Tishtrya, commander à la pluie bienfaisante et nous en rendre reconnaissant.es
Bâlaha, nous montrer les voies de la sagesse
Uchaishravas, nous inviter à penser notre vie et la construire de nos mains

|6| Sans P ni Q

Mince ! Automne enfui s’est déjà radiné :
Nulle feuille blanche n’a su lui résister.
Ô angoisse ! Au bout du rouleau sommes arrivés !

Restent les astuces des anciens à examiner :
S’enivrer de longues marches en forêt,
Toustes à la recherche de feuilles douces au toucher.
Grande invisibilité sera toutefois une nécessité,
Vous balader librement n’étant guère autorisé.
Wall Street ne nous a nullement conditionné.es,
Xyloglotte comme tant d’autres éhontés,
Youtube ne nous avait rien montré,
Zénon contre cette évidence ne saura moufeter :

Sans cellulose : avec la main, il faudra se torcher…

|5| Distanciation sociale

Distanciation

Frustration

Recherche de contacts

Dématérialisés

C’est toujours ça

Internet comme un pansement

Mais, oh !

Je les avais oubliés

Celles et ceux qui peuplent

Ma petite bibliothèque

J’ai retrouvé le carton

Des livres à lire

Papier carton

Poussières

Marque-page

Bruit des pages que l’on tourne

Voix dans ma tête

Voilà de quoi réinventer

La rencontre

Matérialisée à défaut

D’être incarnée

|4| Nuit d’ébène, nuit d’Ébène

Le feu, seul, nous éclaire et réchauffe.
La lune n’est pas là pour l’arrivée du printemps.
L’accolade est proscrite.
Triste printemps en cette nuit d’ébène.

On se console avec les mots,
Malgré tout, le cœur peine,
Quand les corps sont loin.
Triste printemps en cette nuit d’ébène.

Et toi Ébène, tu n’es pas triste.
Tu as un an et tu as compris
Que l’accolade est proscrite.
Tu es joie dans notre nuit, Ébène.

Tu me cherches de ton regard joueur.
Je suis ta voisine et ton amie.
Malgré nos peurs, tu vis ;
Tu es joie dans notre nuit, Ébène.

|3| L’agenda

Le printemps semble plus explosif que ceux des années passées.
Ou est-ce notre attention et notre sensibilité qui explosent ?
Ici et maintenant, je suis, tu es, nous sommes, les choses sont.
L’agenda devient obsolète et rend au présent son épaisseur.

|2| Urtica

Passer la journée chez soi,
Rien de nouveau, voici mon quotidien.
Mais savoir le monde endormi alentour,
Donne à ma solitude habituelle
Une toute nouvelle saveur.

Une fois passé l’émoi
Des brèves au flux diluvien,
Depuis ma colline comme d’une tour
Je portais une attention nouvelle
Un regard plus rêveur

Sur les choses sans éclat
Ces innombrables petits riens,
Qui peuplent chacun de mes jours.
Et parmi eux, ordinaire mais belle,
Urtica tu fis mon bonheur.

Aujourd’hui

Aux pieds ne te foulais pas,
Mais te cueillais avec soin,
Te fis sécher avec amour
Recueillis tes feuilles jadis cruelles
Pour conserver toutes tes saveurs

Demain

Me souviendrai de ce jour là,
Ce jour où j’ai pris le temps. Soudain
Consciente que mon séjour
Sur terre est comme ortie ou prunelle :
Potentiel ingrédient d’une divine liqueur.

A celles et ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler

 

 

 

 

 

La sonnerie acérée
Déchire la grande toile
Que la nuit avait tissée,
Patiemment, sous les étoiles.

Couverts de la tête aux pieds
De ce drap de quiétude,
Chacun, chacune, dormait.
Les voilà pleins d’hébétude.

Implacable et sans pitié,
Réveil-machine arrachant
Les travailleurs fatigués
A leurs rêves impénitents;

Cette nouvelle Salomé
Sur son cadran tel un plat
Veut leurs têtes embrumées
Que par décret on trancha

Les déposera aux pieds
De la cruelle Hérodiade,
Qui prend aujourd’hui les traits
D’un stakhanovisme fade.

Macron, roitelet gâté,
L’encourage, se fait complice,
Il consent très volontiers
A cet odieux sacrifice.

Pourtant, son règne s’érode
comme celui
d’Hérode en son temps.

 

Photo : artiste norvégien dont j’ai oublié le nom…